Kalash Criminel n’est pas plus sexiste que Serge Gainsbourg

DOSSIER. Oui, une partie du rap est sexiste. Quand on entend “J‘sais que t’es bonne comme un million de dollars”, de Kaaris dans Tchalla, ou encore “Elle est brune, elle a des grosses fesses. Pour la sortir, il faut la grosse caisse” de PLK et Hamza dans Pilote, il est difficile de défendre que les femmes soient considérées autrement que par l’argent ou le sexe dans le rap commercial, et il serait facile de penser que ce genre musical est la forme d’art la plus sexiste qui puisse exister, et surtout, que le rap commercial est représentatif du rap dans son entièreté.

Le genre musical du rap est un genre existant dans l’ombre de beaucoup d’étiquettes imposées par la société. Le rap est jugé vulgaire, sexiste, misogyne et ne peut donc être une musique digne puisqu’elle vient de la classe populaire. Cependant, lorsqu’on considère la société dans son ensemble, on peut y observer du sexisme dans toutes ses sphères : politique, culturelle, économique, et il n’est plus surprenant aujourd’hui de penser que la place de la femme est dictée par de nombreux codes sexistes. La femme doit être une mère respectable, sinon elle ne vit qu’en profitant de l’argent de son mari.

Grâce à des mouvements comme #metoo, la société prend de plus en plus conscience que le problème du sexisme est sociétal et concerne ainsi toutes ses sphères, comme celle de la culture où la femme est très souvent représentée en tant que mère ou une prostituée, comme dans le film Le loup de Wall Street ou encore la chanson Les trompettes de la renommée de Georges Brassens. Alors pourquoi pense-t-on que le rap est plus sexiste que d’autres formes d’art ?

Sexisme: Attitude discriminatoire adoptée à l’encontre du sexe opposé (principalement par les hommes qui s’attribuent le meilleur rôle dans le couple et la société, aux dépens des femmes reléguées au second plan, exploitées comme objet de plaisir, etc.) – CNTRL

Une société masculine

Notre société se base sur des codes de genres, des stéréotypes, de la politique. La représentation d’une personne dans la société s’établit à travers l’image que cette personne est supposée représenter. L’image d’une personne est créée à partir d’un cadre qui met en avant les caractéristiques physiques, sociales, morales ou culturelles conformes aux valeurs dominantes de ce cadre. Le genre du rap gêne parce qu’il soulève de manière explicite toutes les problématiques insinuées en société, dont l’image de la femme michetonneuse.

L’étymologie du mot michetonneuse vient du mot micheton, (utilisé premièrement à la fin du 19è siècle), et qui signifie “le sot qui se laisse duper”. Ce terme était également utilisé pour parler des hommes riches prêts à se faire sauter dessus par une jolie fille. Etant donné que nous vivons dans une société principalement masculine, l’image de la pute a elle aussi été façonnée à travers un regard très masculin. Selon François Gil, c’est un corps féminin répondant aux critères masculins qui est mis en avant, occultant toute part d’identité et de personnalité. La pute n’est qu’un simple objet sexuel, et cette mise en scène est entretenue par les magazines féminins tels que Playboy ou encore Cosmopolitan.

Le rap est le reflet de notre société

Une partie du rap commercial entretient cette image de la femme objet car elle n’est que le produit de notre société, et il est faux de dire que le rap est plus sexiste que d’autres genres musicaux car la matière première de tout artiste est l’air du temps.


Ainsi, le rap n’est que le reflet de notre société, et selon Benjamine Weill, sociologue et rédactrice en chef de hiya! , “la base du rap c’est de travailler le langage dans sa dimension la plus crue. (…) Mettre en exergue c’est une façon de questionner. ” Cependant, la classe populaire étant déjà discriminée par la Société, le genre du rap l’est tout autant, et a été réduit pendant de nombreuses années au cliché qu’en a fait la commercialisation de ce-dernier: un genre musical “sale”, “vulgaire”, qui ne considère les femmes que comme des putes.

“Pendant longtemps on a caricaturé le rap comme une musique de “sauvage”.

“Pendant longtemps on a caricaturé le rap comme une musique de “sauvage”. C’était une musique de pauvre, une musique d’immigrés et ça faisait un cocktail pour que la bien-pensance n’y voit pas quelque chose de très culturel ou de digne, d’être étudié ou réfléchi… Ce genre a été caricaturé comme sexiste alors que même de ses origines il n’est pas comme cela. C’est ce que l’industrie en a fait et ce que les médias ont mit en avant pour dire que le rap est sexiste et misogyne, pour éviter de voir le problème au sein de la société.”

La variété française, elle, est plus lyrique dans sa forme, mais est toute aussi discriminante puisqu’elle n’est aussi qu’un produit de la société. “Lorsque le sucre d’orge parfumé à l’anis coule dans la gorge d’Annie, elle est au paradis” Gainsbourg, Annie aime les sucettes à l’anis-1966. “Ton inconnu t’a remarquée dans la couleur de ton choix, dans les tissus les plus légers dans ton uniforme de nymphette.” – Kyo, Ton mec- 2017.

Le rap, un genre musical discriminé comme la classe populaire

Le rap est discriminé d’une part car il est jugé comme étant particulièrement sexiste par la société , et d’autre part car il vient de la classe populaire et est sous-représenté alors que c’est le genre musical le plus populaire en France. Selon le classement des tops albums en France du 31 Décembre 2021 au 7 Janvier 2022 du SNEP (Syndicat nationale de l’édition phonographique), et de la SCPP (Société Civile des producteurs phonographiques), sur les 20 premiers albums, 13 sont des albums de rap. Selon une interview réalisée par la SACEM pour le rapport sur l’impact du rap en France de Mathieu Tessier, président de Warner Chapell Music France, “La scène rap française a été obligée d’apprendre à se débrouiller par elle-même parce qu’une partie de l’industrie musicale lui a tourné le dos pendant des années. ”

Moins de discrimination et plus de révolution

Aujourd’hui, les questions du sexisme et du féminisme sont en train de remuer la société dans toutes ses sphères. On dénonce, on ose témoigner, on s’éduque et on (tente) de se remettre en question. Et notamment dans la musique, puisque comme dit précédemment, la matière première de tout artiste est l’air du temps. On peut noter le rappeur Vin’s qui a écrit un morceau qui s’appelle #metoo où il parle des violences sexuelles et sexistes faites aux femmes, Euphonik avec son morceau Deuxième sexe, ou encore A2H avec son album Rédemption, qui fait une réelle éloge aux femmes. Mais ce genre musical ne s’arrête pas à la dénonciation.

Selon Benjamine Weill, “Il y a des nouvelles façons d’aborder les personnages féminins. J’entends de plus en plus d’hommes qui viennent se questionner sur leurs rôles en société aujourd’hui. C’est une génération qui se pose beaucoup de questions, notamment Kalash Criminel qui dit des choses sur les agressions sexuelles. Ce ne sont plus des sujets réservés aux femmes. De plus, il y a quelque chose de beaucoup plus introspectif et émotionnel qui fait que les hommes assument plus leur vulnérabilité. Je trouve ça plus intéressant quand ce sont des hommes qui cherchent à voir comment eux-mêmes peuvent sortir du sexisme.”

Si la base du rap est de mettre en lumière tout ce qui est dans l’ombre de la société, que la matière première des artistes est l’air du temps et qu’une remise en question globale se fait apparaître de plus en plus, pouvons-nous dire que les rappeur.se.s sont les féministes de demain ?


Elisa MORILLON

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