Le procès de la culture du viol

Culture du viol

Le vendredi 22 avril 2022, les deux policiers de la BRI, Antoine QUIRIN et Nicolas REDOUANE, ont été acquittés après avoir été condamnés à 7 ans de prison ferme pour viol en réunion sur Emily SPANTON. L’affaire judiciaire en cours depuis le 22 avril 2014 s’est clôturée dans l’injustice.

« ELLE EST HABILLEE TRES SEXY »

Le 22 avril 2014 Emily SPANTON se rend au bar Le Galway, qui se situe à côté de son hôtel et en face du 36 quai des Orfèvres. Emily est une femme libre, elle ne rentre dans aucune des cases conventionnelles. Libre de toute pression sociale, elle n’est ni mère de famille, ni femme au foyer. Elle aime sortir, faire la fête, boire et prendre de la drogue. Le soir du 22 avril 2014, Emily se rend au bar seule et selon un client du bar, « elle est habillée très sexy ».

Elle se fait aborder par deux hommes faisant partie d’un groupe d’amis présent au bar pour fêter le pot de départ d’un collègue. Ces deux hommes s’appellent Antoine QUIRIN et Nicolas REDOUANE. Ils font tous les deux parties de la Brigade de Recherche et d’Intervention (BRI), et ont travaillés notamment sur les attentats du Bataclan.

Emily et les deux policiers boivent, rigolent ensemble, et l’un des deux hommes propose à la jeune femme de visiter les locaux du 36 quai des Orfèvres. C’est un lieu mythique, d’une part de sa fonction et de son emplacement, et d’autre part de son passé culturel cinématographique. Elle accepte, sans se douter de quoi que ce soit. Les hommes se montrent assez insistants, très proche d’elle physiquement certes, mais elle se dirige vers un commissariat et est entourée de policiers. Pourquoi se méfier ? 

Des policiers de garde sont présents à l’extérieur du 36, mais passé la première porte, personne n’est présent à part les trois protagonistes. Le commissariat de la police judiciaire est un grand bâtiment froid, plongé dans l’obscurité et dans le silence. Un bâtiment presque lugubre et surtout, qui ne présente aucune caméra de surveillance. 

C’est dans cet endroit emblématique de la protection civile et citoyenne, que Emily SPANTON se fait violer par trois policiers de la BRI.

Grâce aux conseils de son père, Emily refuse de se rendre seule au commissariat du 4e arrondissement et s’y fait emmener par une policière depuis le lieu du crime le 23 avril à 3h59. À 11h30, les résultats des analyses réalisées sur Emily par le docteur Devaux prouvent qu’il y avait une consommation récente de cannabis, d’oxycodone, une alcoolémie entre 2 et 2,7 grammes par litre lors des faits, un état d’ivresse avec une incoordination motrice, une confusion mentale, une exacerbation des réactions mentales, une léthargie et des possibles troubles de mémoire.

Des traces d’ADN d’Antoine QUIRIN et de Nicolas REDOUANE dans le vagin d’Emily ainsi que de lésions et des traces de violences ont été retrouvées.

3 heures s’écoulent entre le moment où Emily sort de la pièce où le crime a eu lieu et entre le moment où le parquet est prévenu. Le 24 avril à 2h30, des policiers viennent chercher Emily à son hôtel pour une expertise psychologique. Cette expertise montre des éléments de personnalité de type « borderline », (cette expertise s’est réalisée le lendemain du viol, elle n’avait dormi que deux heures en deux jours.) Ce n’est seulement qu’après 38 heures que les policiers sont placés en garde à vue. C’est en rassemblant tous ces éléments que Philippe COURROYE, avocat général, affirme qu’il y avait une vraie volonté de faire bloc contre Emily. 

Le 19 juillet 2016, à l’issu d’une enquête particulièrement invasive envers la vie privée d’Emily, les juges d’instruction prononcent une ordonnance de non-lieu. Le lendemain, les avocats d’Emily font appel et le 28 septembre 2017, Antoine QUIRIN et Nicolas REDOUANE sont mis en examen et renvoyés devant la cour d’assise. Alors que le 31 janvier 2019, les deux policiers ont été condamnés à 7 ans de prison ferme pour viol en réunion, ils ont finalement été relâchés le 22 avril dernier. 

  Le procès du 36, ou autrement appelé, « procès du consentement », a fait tonnerre au sein du monde judiciaire et féministe à raison. Car s’il y a bien une chose que l’on ne peut pas enlever à la France, c’est que cette dernière baigne dans la culture du viol en toute impunité. 

EN FRANCE, IL N’Y A PAS D’ECOLE DE PENSER SUR LA PENSEE

Il n’existe aucune définition officielle de la culture du viol en France contrairement au Canada ou encore aux Etats-Unis.

Selon l’avocate et juriste Elodie TUAILLON, la culture du viol rassemble toutes les croyances qui banalisent l’acte en lui-même, ou encore tous les pré-jugées ou stéréotypes qui incitent à penser que lorsqu’une femme est victime de viol, elle est en partie responsable de ce qu’elle a subit.

Comme le fait qu’il est mentionné plus haut dans l’article qu’Emily était « habillée très sexy ». Bien que sa tenue ne puisse justifier en aucun cas le crime qu’elle a subi, c’est un argument très répandu pour responsabiliser la victime en disant qu’elle est co-responsable de son agression vu sa tenue.

Cette culture explique pourquoi selon une étude réalisée par l’IPSOS du 15 au 17 novembre 2021 sur les représentations sur le viol et les violences faites aux femmes, 51% des personnes interrogées sont d’accord avec le fait qu’il est plus difficile pour un homme de maîtriser son désir sexuel qu’une femme. Ou encore, qu’en 2021, plus d’1 français sur 2 adhère au moins à une circonstance faisant peser une part de responsabilité sur la victime.

De plus, selon l’avocate, cette culture influence les enquêtes de violences sexuelles car les policiers et procureurs qui conduisent les enquêtes sont fortement imprégnés par ces croyances.

« En France, il n’y a pas d’école de penser sur la pensée. De manière générale, les magistrats et policiers sont ainsi convaincus d’être neutres et objectifs et protégés de tous biais par leurs fonctions. Il y a une très grosse cécité de leurs parts donc il n’y a aucune remise en question. Leur manière d’enquêter, d’interroger et d’auditionner est ainsi complètement contaminée par des préjugés qu’ils refusent de questionner. »

Même si grâce au mouvement #MeToo, la parole des victimes de violences sexuelles s’est libérée et qu’en 2021, les plaintes pour viol ou tentative de viol ont augmenté de 33% selon le communiqué sur l’insécurité et les délinquances publié par le service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI), le viol est l’un des rares crimes qui reste la plupart du temps dans le silence de la victime. Selon l’avocate, encore aujourd’hui, 1% des viols commis sont condamnés aux assises. 

Antoine QUIRIN et Nicolas REDOUANE ont finalement été relâchés car les jurés ont jugés la parole d’Emily trop confuse. Ils ont donc d’avantage considéré l’examen psychiatrique réalisé sur Emily 24 heures après les faits, que les analyses gynécologiques prouvant la présence de l’ADN des deux policiers dans le vagin d’Emily, ainsi que des lésions et traces de violences. Raison qui a suscité de nombreuses réactions, notamment de la part de 12 juristes et avocates féministes qui ont écrit un courrier aux plus hauts magistrats du pays avec le Garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, en copie. Selon le courrier, l’arrêt de la cour d’appel est « en contradiction flagrante avec les engagements internationaux ». Le collectif féministe Les Grenades a également lancé une pétition pour demander le pourvoi pour Emily sur Change.org.

Cette pétition a récoltée plus de 15 000 signataires pour le moment.


Elisa MORILLON

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